Discours d’Olivier Maingain, Président de la Conférence, député fédéral de BruxellesMesdames, Messieurs,
Après Brive-la-Gaillarde en 1982, Paris nous avait accueillis pour le bicentenaire de la Révolution française et nous avions partagé avec ferveur l’évocation de ce grand moment de l’histoire de France. Le professeur Auguste Viatte, l’historien Philippe Destatte pour la Wallonie, l’historien et député Basile Risopoulos pour Bruxelles, Roland Beguelin pour le Jura, Eric Berseth pour la Romandie, tous nous avaient rappelé que chacun de nos peuples en Europe avait vibré aux idéaux de la Révolution. De Liège à Porrentruy, de Bruxelles à Genève, les mêmes cris d’espoir retentissent : « Vive la liberté, vive la Nation française ! ». Maurice Bologne, dans son ouvrage « La Révolution de 1789 en Wallonie » démontre les liens étroits entre la Révolution liégeoise et la Révolution française. Faut-il rappeler le propos de Nicolas Bassenge, ténor de la Révolution à Liège qui s’exprimait ainsi, le 1er juillet 1789 : « Oui Messieurs, vive la France !... et le cri de tous les honnêtes gens, de tous les amis du patriotisme, des vertus, des lumières, et du bonheur des hommes ! Vive la France, elle sauvera l’Europe... elle sauvera l’univers ! Et à qui doit-elle cette régénération salutaire ! aux lumières. Elle la doit à des citoyens courageux qui depuis 50 ans lui ont sacrifié leurs veillées, leur repos, leur fortune : qui ont bravé, avec transport, pour préparer son bonheur, la haine aveugle des sots et des ignorants, la rage désintéressée, la cabale des partis, la persécution des tyrans. Ils en recueillent un fruit bien doux, le seul fruit digne de leurs nobles travaux. La raison, la vérité triomphent ; tous leurs vœux sont accomplis ». Cette longue citation pour vous dire, chers amis français, que tout ce qui est de France, tous les grands élans de la nation française n’ont jamais laissé indifférents les peuples qui sont réunis au sein de notre Conférence. Etre à Sète, au pays de Brassens, nous permet de redire que la France, lorsqu’elle parle au reste du monde, comme l’appelait de ses vœux André Malraux, trouve en nos peuples ses premiers amis, ses premiers alliés. Roland Béguelin, le père de la patrie jurassienne, le premier secrétaire général de notre Conférence, par son discours magistral, prononcé pour l’inauguration de la 5ème Conférence à Delémont, fin août début septembre 1979, rappelait la signification de nos relations privilégiées avec la France, même si celles-ci n’ont pas toujours été exemptes de regrets ou d’amertume : « Le souci d’être en bons termes avec les Etats voisins ou alliés a souvent réduit la France à l’inaction, qu’il s’agisse des Québécois ou des populations françaises périphériques dont les puissances trafiquèrent honteusement après l’épopée napoléonienne. Mais dans les grandes épreuves (songeons aux guerres de 1870, 1914-1918, 1939-1945), et malgré certaines amertumes, ces mêmes populations, quoique soumises à un ordre juridique différent, ont pris parti avec passion, faisant preuve d’une solidarité entière et manifestant - on l’a souvent relevé - un « patriotisme français » aussi pur que celui des habitants de la France elle-même. C’est que l’abaissement de celle-ci va de pair avec une terrible angoisse au sein de nos communautés, toutes minoritaires dans les Etats où elles se trouvent englobées, et faibles numériquement de surcroît, pour ne pas dire résiduelles. Que le tronc commun soit anéanti, l’on voit alors tous les rameaux périr du même coup. Sans la France, nous ne sommes rien, et cela dans la mesure où, seuls, nous ne pourrions continuer d’être nous-mêmes ». Etre nous-mêmes avec la France, non par idolâtrie, non sans esprit critique à l’égard des faiblesses, des ombres qui obscurcissent parfois son horizon que nous voudrions plus lumineux. Etre nous-mêmes avec la France pour lui dire que notre alliance par une langue qui nous est commune est multiséculaire car nous en sommes, comme les citoyens de la République et sur un pied d’égalité, les héritiers, les témoins et les porteurs d’avenir. Parlons avec franchise des relations de chacun de nos peuples avec la France. Nous comptons nombre d’amis en France qui sont attentifs à l’évolution institutionnelle de chacun de nos peuples. Hier, les regrettés Martial de la Fournière et Philippe Rossillon, aujourd’hui Paul Blanc, Bernard Dorin, Claire Blosseville, Jean-Michel Hercourt, François Mouchet et tous ceux qui animent l’Association française de solidarité avec nos peuples, sont les infatigables relais de nos légitimes attentes auprès des autorités françaises. La Conférence a accueilli à sa tribune des personnalités de premier rang : Michel Jobert, Jean-Pierre Chevènement, Philippe Seguin et d’autres ministres et parlementaires. Les personnalités françaises qui ont accordé régulièrement leur parrainage à nos rencontres biennales témoignaient ainsi de leur intérêt vif à notre action commune. Il n’en demeure pas moins que nous attendons d’autres signes d’encouragement de l’Etat français et de ses autorités pour connaître et apprécier les enjeux politiques de chacun de nos peuples. « Ni ingérence, ni indifférence », telle était la formule consacrée pour jauger les relations entre la France et nos peuples. Nous n’ignorons pas les contraintes diplomatiques qui amènent l’Etat français à faire preuve de prudence dans son appréciation de nos situations institutionnelles respectives. Mais l’indifférence n’est-elle pas en voie de l’emporter alors que le rayonnement de la langue française dans le monde dépendra, pour une part, non négligeable, du dynamisme, de la force créatrice, de la reconnaissance internationale du Québec, de l’Acadie, de la Communauté française Wallonie-Bruxelles, du Val d’Aoste, de la Romandie, du Jura et de tous les peuples francophones en Amérique du Nord et en Europe, souvent en extrême position de faiblesse car dépourvus de tous droits culturels ou linguistiques. La reconnaissance de ce que nous sommes, des peuples de langue française, enthousiastes à construire une Francophonie présente sur tous les continents, cette reconnaissance ne peut nous être accordée au premier chef que par la France. Le Québec a été la première nation francophone à bénéficier d’une relation privilégiée avec Paris. Son éloignement géographique, la force créatrice de ses chanteurs et conteurs, sa Révolution tranquille couplée à l’ouverture au monde, une forme de remords dans le chef de la France dû à un abandon historique cruel, tous ces facteurs ont amené les plus hautes autorités de la République à donner un élan singulier à l’entente avec le Québec. Cette entente qui a connu, sous la présidence du général de Gaulle, une connivence sans équivalent, n’a plus aujourd’hui le même relief, la même intensité, alors que nos amis québécois, dans leur farouche volonté de s’affirmer comme nation de langue française, représentent un des plus beaux espoirs, une des plus authentiques certitudes de notre avenir collectif. Lors de la 15ème Conférence à Bruxelles, en avril 2003, au Parlement de la Communauté française, je rappelais - en reprenant le propos de Roger Dehaybe, ancien commissaire général aux relations internationales de la Communauté française et actuel administrateur-général de l’Agence internationale de la Francophonie - que « l’enjeu de la Francophonie en Europe se joue à Bruxelles. Que les Etats européens de langue française en prennent la mesure et sachent qu’un changement radical du visage linguistique de Bruxelles aura des conséquences inéluctables et durables sur le rayonnement du français en Europe ». J’interpelle ici les autorités politiques françaises pour leur demander plus de vigilance et plus de détermination à maintenir et à renforcer la présence du français dans les institutions européennes à Bruxelles. Aux Francophones de Bruxelles, qui représentent plus de 90 % des habitants de cette ville, de veiller à la qualité de l’environnement linguistique de leur ville-région. Mais pouvons-nous demander aux représentants des Etats de l’Union européenne, membres également des institutions de la Francophonie internationale, d’inviter leurs représentants au sein des institutions européennes à donner à la langue française toute la place qui lui revient. A défaut, tous les engagements solennels pris Sommet après Sommet de la Francophonie en faveur de la présence du français dans les institutions internationales resteraient lettre morte. Ce qui est vrai pour le français au sein des institutions européennes ou internationales, doit l’être également pour d’autres langues - nous songeons particulièrement à l’allemand ou à l’espagnol - car la vocation de l’Europe est de préserver la pluralité des langues et des cultures, patrimoine inestimable, fondement même de son ambition politique.
L’ancien ministre français des affaires étrangères, Michel Jobert, esprit brillant, peu conformiste, lucide, nous avait livré en 1979, à la mémorable Conférence de Delémont, une réflexion sur la signification de notre engagement pour que nos peuples vivent et puissent donner le meilleur d’eux-mêmes au génie humain. Intitulé « Les silences et les voix », l’exposé de Michel Jobert évoquait les silences pesants qui étouffaient son époque, mais il parlait aussi des voix qui annoncent l’espoir. Et il rappelait cette anecdote : « Ne croyez-vous pas, me disait hier un Américain, bien disposé d’ailleurs, que l’aventure du Québec est dangereuse parce qu’elle n’a pas de finalité économique et qu’elle rompra une uniformité dont le Québec bénéficiait ? ». Je lui ai répondu : « Pensez-vous que cette uniformité durera si le fond de la politique n’est pas réglé, c’est-à-dire si les hommes ne se reconnaissent pas dans cette uniformité qui vous paraît être la fin de toutes choses et la démonstration de l’excellence d’une civilisation ? ». Par ce rappel de Michel Jobert à la vraie excellence d’une civilisation qui ne peut se résumer à une finalité économique, tout est dit de la raison même de notre Conférence. Et Michel Jobert de poursuivre : « S’en remettre à d’autres est certainement le choix le plus funeste que nous puissions faire les uns et les autres. C’est très bien de vivre dans une communauté internationale, mais il faut savoir que jamais les autres ne peuvent prendre exactement la défense de ce que vous êtes, parce qu’ils ne savent pas ce que vous êtes. Vous seuls pouvez vous défendre. Il n’y a pas de délégation, de procuration dans la vie internationale. Il faut compter sur le vouloir vivre des nations ». Tel est le pacte qui nous unit au sein de la Conférence et pour lequel nous demandons à la France plus d’engagement. Parce que nous avons les mêmes évidences secrètes de la langue, parce que nous avons les mêmes complicités de l’esprit, parce que nous vivons les mêmes enthousiasmes, parce que nous avons un passé qui nous lie et un avenir qui nous rassemble, nous affirmons notre indéfectible solidarité entre peuples de langue française. Loin de nous l’idée de nous recroqueviller, de nous racrapoter sur un chauvinisme ou un nationalisme de mauvais aloi. La 13ème Conférence, tenue à Liège en juillet 1995, avait pour thème : « Pratiques de la citoyenneté et identités ». Dans sa préface des Actes de cette Conférence, l’ancien ministre et président de l’Assemblée nationale française, Philippe Seguin, rappelait, avec ce sens de la vision historique qui caractérise souvent ses analyses, le lien indissoluble entre la citoyenneté et l’identité : « La mondialisation des économies, des sociétés, des esprits et des comportements, à laquelle nous assistons aujourd’hui est dangereuse, dans la mesure où elle peut signifier nivellement, uniformisation, résignation devant un déclin annoncé. Elle est dangereuse dans la mesure où elle peut engendrer des déséquilibres sociaux graves et affaiblir durablement le pacte fondamental qui est au cœur de nos systèmes démocratiques. Tant il est vrai qu’il existe un lien indissoluble entre la citoyenneté et l’identité, l’identité qui n’est autre que la conscience et la volonté d’appartenir à un même groupe et de partager un même destin ». Et d’ajouter : « C’est assez dire que l’attachement partagé volontaire à la langue française - la langue invite à réunir, elle n’y force pas, disait Renan - est le symbole d’une solidarité plus forte : celle qui rassemble des hommes libres, croyant dans la démocratie, soucieux de défendre et de promouvoir un modèle de citoyenneté qui leur appartient en propre. Et si le modèle républicain français est à bien des égards une référence, c’est qu’il illustre, avec une vigueur particulière, le lien entre identité, citoyenneté et démocratie, un lien qu’il nous faut toujours préserver, et sans cesse enrichir ». L’analyse lucide de Philippe Seguin nous place au cœur des objectifs de la Conférence des peuples de langue française. Identité, citoyenneté, démocratie, trilogie essentielle pour dire notre refus de la soumission, de la dépendance, de l’abandon. Faire œuvre de civilisation, pour que ce qui a de plus noble puisse s’exprimer et se donner aux autres, telle est la signification d’un destin, celui de chaque être humain comme celui de chaque peuple. Il y a une exigence d’élévation de la pensée qui fonde le projet intellectuel, culturel de chacun de nos peuples. Cet appel à plus de liberté a d’ailleurs été porté par des poètes, des écrivains, des artistes, dont les voix intérieures rejoignent celles de leur peuple car il y a toujours une alliance entre ceux qui refusent tous les abaissements de la dignité humaine. Comment ne pas distinguer, dans les vives interrogations des citoyens et des peuples face au phénomène de la mondialisation, un formidable appel à une autre volonté collective que celle de s’en remettre à des décideurs politiques - mais sont-ils encore politiques ? -, responsables devant les seules assemblées générales du F.M.I., de la Banque mondiale ou de l’Organisation mondiale du commerce. Quel peut être le sens d’engagements internationaux dont la validité n’est plus éprouvée par l’assentiment des peuples et n’est plus confrontée à la réalité de ce qu’ils vivent, de leurs désespoirs comme de leurs attentes ? Rien ne peut se construire de manière durable dans l’ordre international, dans la communauté internationale, si les peuples n’ont pas l’exacte compréhension des enjeux liés aux grandes mutations en cours, et ne peuvent exercer le pouvoir du dernier mot pour orienter les choix fondamentaux. Sur tous les continents, l’aspiration des peuples à plus de souveraineté est criante. L’ignorer reviendrait à offrir une voie royale à tous les poujadistes, démagogues et extrémistes qui sont en embuscade pour exacerber les peurs et les passions les plus viles. La souveraineté des peuples est cette exigence démocratique qui permet de conjuguer cohésion sociale, vouloir vivre collectif et identité. Nos peuples de langue française aspirent tous à plus de souveraineté, selon des schémas institutionnels qu’il leur appartient de définir en pleine autonomie. Mais tous ressentent cette impérieuse nécessité de participer à une autre construction de la communauté internationale, à un autre agencement des relations internationales. Car ils savent que sans la liberté des peuples de choisir et d’assumer pleinement leur autonomie, la démocratie s’érode et la citoyenneté s’affaiblit. Dans un article au Monde du 18 juillet 1995, Philippe Seguin osait affirmer « Ma France n’appartient pas qu’aux Français » et il appelait de ses vœux « Une France, citoyenne et non pas jacobine, solidaire et non pas individualiste, patriote et non pas nationaliste, républicaine et non pas étatiste ». Voilà pourquoi nous sommes aujourd’hui réunis à Sète : pour vous dire que dans cette France nous nous reconnaissons. André Malraux, l’homme qui, aux côtés du Général de Gaulle, savait de quelle chair et de quel sang l’histoire de France était faite, avait ce mot admirable « La France n’est grande que lorsqu’elle parle au reste du monde ». Parler au reste du monde, dire que les forces de l’esprit sont plus estimables que celles de l’argent, faire entendre la voix singulière des peuples, et d’abord des plus oubliés, des plus menacés, des plus pauvres, annoncer que la dignité des hommes et des peuples est l’exigence de toute civilisation, voilà ce qui nous unit à la France car pas plus qu’on n’abandonne ses frères, on ne renie sa mère. | |
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